La mouche ? C’est pour les bourgeois !

Je finissais par croire que la pêche à la mouche c’était vraiment pour les bourgeois, pas les gens de mon espèce.
Le moindre bout de soie, le moindre moulinet forcément « supérieur », se monnayent l’équivalent de trois semaines d’un salaire moyen.
Les boutiques suivent le pas. De chapeaux en feutrine de castor en écrin luxueux pour sa précieuse canne en bambou, l’ambiance feutrée et les manières très guindées des vendeurs invitent celui qui franchit le pas de porte à une certaine prestance, à tenir un certain rang. Ne venez pas à l’heure du tea-time !
C’est vrai, moi le petit fils de paysan du fin fond de nulle part, pour qui me prenais-je de vouloir pêcher à la mouche ?

Je vais vous raconter une anecdote : quand j’étais plus jeune, je travaillais pour un magazine de mode bien connu. Je faisais des photos.
J’aimais aller à la rédaction dans les quartiers chics où j’étais toujours bien accueilli. Il faut dire que mes petites pâtisseries, distribuées au hasard des passages dans les bureaux (ça grouille comme une ruche un magazine de mode), avaient surement bien aidé à la cause. Là où cela devenait délicieux c’est qu’avec mon air de ne pas y toucher, je faisais rêver les rédactrices, les assistantes et les chroniqueuses de mes récits forcément embellis de quelque pêche à la truite, de quelque cueillette de champignons ou simplement en leur soufflant dans le creux de l’oreille le bruit du vent qui se lève sur les collines au petit matin dans la lueur blafarde d’un lever de soleil au bord de l’eau. Il suffisait de broder avec quelques mondanités qu’elles comprendraient et prendre un accent régional. Ça les faisait voyager, ça suintait l’authenticité.

La pêche à la mouche c’est un peu pareil. Il y a les grands voyages exotiques que d’aucuns s’appliquent à raconter à qui veut bien l’entendre, soufflant aux oreilles des crédules les plus pittoresques histoires de prises incroyables, de rivière imprononçable, d’aventure dans les rapides sous le regard malveillant des grizzlis qui ne sont là que pour épier la chute fatale, de saumons toujours plus gros, toujours plus combatifs, toujours plus rares. Ces récits sont réservés à une caste, ça n’est pas donné à tout le monde d’être crédible en étant exotique. Les rôles sont ici inversés : c’est au quidam de se sentir important qu’on lui fasse l’honneur d’un tel partage.

Je n’ai aucune histoire exotique de pêche à la mouche à raconter.
D’ailleurs, ce n’est que récemment que j’ai vraiment décidé de m’y mettre après une première tentative infructueuse, il y a une vingtaine d’années. La décision fut prise quand, au pied d’un hôtel charmant dans un petit village du bas du fleuve, j’ai voulu sortir ma vieille canne à Toc pour taquiner la mouchetée. J’en fus dissuadé par de grands panneaux martelant à mes yeux un castrateur « rivière réservée à la pêche à la mouche ». Nous étions dans un village très bourgeois où artistes et intellectuels se côtoient. Je ne « fitais » pas dans le décor comme on dit ici au Québec. La belle affaire !

Je n’ai que quelques histoires insignifiantes de pêches banales, de petits poissons, de prises ratées ou d’exploits ordinaires, vous vous en êtes aperçus déjà. Désolé la besace est vide, ne comptez pas sur moi pour vous faire vivre ce genre de choses sur le blog.
Je ne sais pas si je m’embourgeoise en m’entêtant dans ce noble sport.
La pêche à la mouche c’est du rêve, un rêve d’autant plus grand qu’il paraît inaccessible.

Étonnamment, je n’ai jusqu’à présent rencontré que des gens simples, des gens ouverts qui pratiquaient ce noble sport. Des gens avec qui il fait bon discuter au bord de l’eau en attendant les gobages.
Je n’ai rencontré que des gens simples qui pratiquent une activité dans laquelle souvent ils excellent sans avoir le triomphe déplacé ni la verve excessive.
Je n’ai rencontré que des gens simples qui m’ont aidé et ont fait preuve de générosité à mon égard, loin des clichés que cette pratique génère dans l’inconscient collectif.

Non, la pêche à la mouche ce n’est pas (que) pour les bourgeois !

Publicités

2 réflexions sur “La mouche ? C’est pour les bourgeois !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s