Une rose, l’île de la Cité, un moustachu.

Connaissez-vous le parvis de Notre Dame ? Avez-vous déjà fait face au porche gothique de la cathédrale qui vous domine et vous aspire par sa clarté, maltraite votre regard de mille statues martyres qui ornent ses tympans ?
Cet endroit a quelque chose de magique. Pour sentir cette magie, il faut s’y rendre un soir d’hiver quand aucun touriste n’ose s’y aventurer afin d’entendre le bruit sourd de ces pierres qui vous susurrent, si vous y prêtez attention, huit cent cinquante  années d’histoire. La Seine coule paisiblement à ses pieds.
La promenade nous amène sur la rive sud du fleuve pour y trouver quelques restaurants grecs et autres spécialités orientales. Nombre d’entre eux longeaient le quai St-Michel il y a plus de vingt ans de cela. Je n’ai pas eu l’occasion d’y retourner récemment pour vérifier s’ils sont toujours présents.
J’avais, ce soir là, à l’occasion d’une rencontre des « anciens stagiaires » d’un magazine de mode bien connu pour lequel je travaillais alors, dégusté mon premier plat de seiche à l’encre. Je me souviens encore du doux fumet marin qui émanait de celui-ci mais surtout de la mixture d’un noir intense dans lequel il trempait, colorant sans pitié les dents et la langue des fins gourmets qui osaient s’aventurer à une dégustation.

Le hasard voulut que ce soir-là, Georges Moustaki était notre voisin de tablée. Rien de très extraordinaire jusque là, Paris à cela de fantastique que vous pouvez vous retrouver à déguster une bavette-échalotte en trinquant avec une personnalité célèbre dans n’importe quel troquet de la capitale.
Nous étions six à table. J’étais le seul garçon. N’oubliez pas qu’il s’agit d’une rencontre de stagiaires (et de la directrice photo de l’époque, mon amie Véronique) d’un magazine de mode… Évidemment, un vendeur ambulant est bien venu proposer à la gente féminine quelques roses comme cela est commun dans les restaurants parisiens. Bien sur, j’étais jeune et sans le sou, je ne pouvais me permettre d’offrir un tel bouquet à mes « collègues ». Cela ne parut pas déranger outre mesure, l’attitude courante consistant plutôt, par lassitude, à refuser poliment d’un geste de la tête. Inutile de faire de longs discours pour se justifier, le vendeur ne comprend généralement pas le français.
Tout allait pour le mieux jusqu’à ce qu’une des stagiaires, plus zélée que les autres, attrapa par le bras le pauvre vendeur paniqué et par je ne sais quelle magie, réussit à lui faire comprendre qu’elle aimerait bien que le monsieur assis à la table voisine, arborant une belle barbe blanche assortie à sa chevelure ébouriffée, lui offrit une rose. Évidemment, le vendeur s’exécuta sur le champ et l’on vit alors débarquer à notre table Georges Moustaki.
Bien sur, celui-ci se fit un plaisir de fleurir notre repas mais il le fit en me lançant un regard glacial et en m’achevant de quelque phrase assassine soulignant mon manque de galanterie, comme si j’avais remis en cause l’honneur même de la gente masculine !
Il y a des moments de solitude dans la vie qui marquent un homme à tout jamais. J’ai haï Moustaki pour le restant de ses jours.

Hier, la presse du monde entier a annoncé la mort du vieux barbu. Cet épisode de ma vie, que j’ai hésité à raconter ici, est remonté dans ma mémoire. Le vieux maudit m’a permis de passer un bon moment de souvenir, de sentir à nouveau l’odeur des pavés de la vieille capitale.
Repose en paix vieux métèque, je te pardonne aujourd’hui… Ça aura pris quand même plus de vingt années…

rosespola2

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