De la vision des couleurs dans l’eau pour la truite : les mouches fluorescentes.

Vous aimez le titre ? On dirait l’encyclopédie de Diderot non ? Ça en jette ! 🙂
Restons sérieux.
J’ai eu l’occasion de m’entretenir via Facebook,  de la vision des poissons avec une personne que je ne connais pas. La magie de Facebook me direz-vous… Non, rien à voir répondrai-je et ce n’est pas le sujet.
Cela faisait longtemps que je pensais faire un article sur les différentes couleurs des leurres, les différents stimuli qui peuvent faire réagir un poisson. Gros travail que je ne ferai qu’aborder, il existe toute une littérature sur le sujet et surtout beaucoup plus précise que ma petite bafouille. Je vais me concentrer plus particulièrement sur une espèce puisque c’est celle-là qui m’intéresse : la truite. Je ne traiterai pas, volontairement, des autres stimuli (son, vibration, odeur…) pour me concentrer uniquement sur la vision qui est un des stimuli les plus utilisés par la truite pour se nourrir. Bien sur, il est impossible de se mettre à la place d’une truite ou du moins de savoir précisément comment elle appréhende son environnement, comment elle voit les choses, les analyse. On peut toutefois faire quelques constatations et quelques études simples afin d’avancer dans notre démarche de pêcheur.

  1. L’EAU.

Regardons de plus près ce qui se passe dans l’eau. Nos yeux d’humains ont l’habitude d’analyser la lumière dans notre milieu de vie. L’environnement lumineux est très différent dans l’eau, la perception des couleurs est donc très différente pour les poissons. Afin de mieux comprendre comment sont appréhendées les couleurs dans un milieu aquatique, il convient  d’aborder une notion essentielle : l’absorption de l’eau en fonction de la longueur d’onde (1).

Wavelength_dependant_absorption_of_water

L’absorption de l’eau en fonction de la longueur d’onde en cm-1. (données approximatives)
Source wikipédia : http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wavelength_dependant_absorption_of_water.png

Comme on peut le voir sur ce graphique, l’eau transmet très bien le bleu (~400nm la partie gauche du spectre visible ici représenté par un bandeau orange) mais absorbe beaucoup dans le rouge et l’IR (partie droite du spectre visible). Si on se fie à ce graphique, l’absorption est proche de 0.0002 cm-1 dans le bleu : il faut environ 5 000cm soit 50m pour que le bleu soit complètement absorbé par l’eau. Le taux d’absorption dans le rouge quant à lui est proche de 0.005 cm-1, donc il suffit de 2 m d’eau pour que cette couleur disparaisse complètement ! Le phénomène est encore plus prononcé dans l’infra-rouge puisqu’ils sont filtrés (ou réfléchis) par les premiers centimètre à la surface de l’eau.
Cette information va être primordiale pour comprendre quelles sont les couleurs qui sont visibles ou pas dans l’eau, indépendamment du type de poisson auquel nous aurons à faire.

Petit complément qui aura toute son importance dans la suite de l’article : dans le proche UV ~300-400nm, on voit que le taux d’absorption est très faible, de l’ordre de 0.001cm-1 ce qui veut dire que la pénétration des UV dans l’eau est excellente puisqu’il faut plus de 10m d’eau pour les filtrer complètement.
En gros, si nous allons profondément dans l’eau, seuls le bleu-violet et les UV vont pénétrer d’où la vision bleue très « monochrome » dont témoignent les plongeurs.

2- LA TRUITE.

Je n’aborderai ici que l’aspect colorimétrique de la perception. Cependant, il est bon de préciser que la truite, comme une grande majorité de poissons, est myope. Elle distingue de vagues formes à longue distance et ne voit les plus fins détails qu’à quelques centimètres de ses yeux (vous comprenez mieux maintenant pourquoi nous faisons face à tant de « refus » quand la truite fait demi-tour à quelques centimètres de la mouche ? ).
Chacun sait que le spectre visible pour l’homme se situe essentiellement entre 400 et 800 nanomètres (du rouge au violet). Nombre d’être vivants ont des capacités visuelles proches de la nôtre avec quelques nuances. Ça tombe bien, cela correspond en (très) gros à ce que l’atmosphère veut bien nous laisser passer provenant du soleil avec en plus quelques IR pour nous réchauffer et quelques UV pour nous faire bronzer. 🙂
On peut trouver sur internet de multiples sites qui font référence à la vision de la truite. Malheureusement, peu sont réellement documentés et aucun ne cite ses sources.
À en croire le site « pêche-mouche-sèche« , la truite possèderait quatre types de cônes qui rendraient la vision de la truite proche de celle de l’homme à cette nuance près qu’elle aurait aussi des cônes sensibles aux ultra-violets que nous n’avons pas… La capacité de celle-ci à distinguer les UV est sujet à bien des controverses. Certains disent que cette capacité disparait avec l’âge du poisson, la faculté de voir les UV étant essentielle pour distinguer le micro-plancton dont l’alevin se nourrit alors que l’adulte n’y accorde plus d’intérêt. D’autres, dont le professeur Iñigo Novales Flamarique et ses collègues de l’Université Simon Fraser (2) ont mis en évidence la capacité des truites arc-en-ciel à voir les UV et s’en servent pour distinguer leurs proies. J’ai aussi lu que cette capacité pourrait avoir un rôle à jouer lors des périodes de fraie ou même à des fins d’orientation lors des migrations pour les poissons anadromes en particulier (2).
Qui dit vrai ? Peut-être tous…
Toujours est-il que quasiment tout le monde s’accorde à dire que pour la truite, la capacité à voir la lumière du jour telle que nous la voyons (avec un petit « bonus » vers le rouge auquel elle serait plus sensible) est bien réelle. Aleluïa !
Ce postulat revêt une grande importance pour le choix de la couleur de nos mouches.

3- LA FLUORESCENCE.

La fluorescence est la propriété qu’a un matériau d’absorber de l’énergie lumineuse et de la restituer dans une longueur d’onde différente, spontanément.
Dans la vie courante, nous connaissons ce phénomène via les panneaux d’affichage colorés et certains vêtements au goût douteux, très portés dans les années 80 (et qui reviennent à la mode…). Dans la plupart des cas, le matériau absorbe l’énergie du rayonnement UV et le restitue sous une autre longueur d’onde, dans la majorité des cas une longueur d’onde plus longue (niveau d’énergie plus faible) et en conséquence située dans le spectre visible.
Faites l’expérience d’illuminer un objet « fluo » avec une lampe UV (395nm ou inférieur) et votre objet va devenir très lumineux.
Pourquoi parler de la fluorescence ? Simplement parce qu’on vient de définir qu’un matériau est capable d’absorber des UV (invisibles à l’oeil) pour les transformer en lumière visible très intense. En gros, même si on a l’impression d’être dans le noir, puisque notre oeil (et celui de la truite) ne perçoit pas la lumière UV, soudainement un objet peut devenir très brillant par fluorescence, sans avoir reçu la moindre lumière visible. Vous savez, comme dans les boîtes de nuit ou dans le « train fantôme » ou votre t-shirt s’illumine sous l’effet d’un de ces lampes appelées « lumière noire » qu’on perçoit à peine.
Voyez-vous où je veux en venir ? Non ?

4- MISE EN SITUATION.

Les situations de pêche que nous rencontrons la plupart du temps limitent beaucoup les conséquences de cette étude. Il n’est pas rare de pêcher la truite dans moins d’un mètre d’eau ou simplement dans une eau turbide qui limitera quoi qu’il arrive, la vision du leurre. La forme et la taille de la mouche seront alors primordiaux, la couleur secondaire. On fera aussi appel à d’autres sens pour attiser le poisson comme le son (leurres à billes, poppers…) ou les vibrations (ligne latérale).
J’ai lu qu’en cas de temps couvert ou même en soirée, il valait mieux utiliser des mouches sombres.  « Temps clair, mouche claire, temps sombre mouche sombre » disent certains. Je ne suis pas entièrement d’accord avec cet adage même si celui-ci contient sa part de vérité. Mon expérience me fait penser tout autrement.
Les jours de temps maussade ou en soirée après un beau coucher de soleil rougeâtre, les taux d’UV parvenant au sol par diffusion atmosphérique ne sont pas négligeables. D’ailleurs, quand le soleil se couche, la lumière blafarde bleuâtre nous donne un bon indice : la haute atmosphère continue de diffuser les courtes longueurs d’onde et les UV (fortement énergétiques) alors que les longueurs d’onde plus longues (rouge-IR) sont complètement absorbées. Cela est un avantage important pour l’utilisation de mouches à base de matériau fluorescent puisque celles-ci joueront alors pleinement leur rôle, aussi bien dans la pellicule de l’eau qu’en profondeur.

Nous avons vu que l’eau filtrait grandement le rouge-orange mais laissait passer le bleu et les UV. Partant de ce principe, si je veux proposer un leurre rouge-orange à un poissons posté en profondeur, je risque fort d’avoir peu de succès puisque la lumière du jour qui lui parviendra et qui est sensée le rendre lumineux, aura en grande partie été filtrée. Résultat, mon leurre deviendra tout simplement pâle et monochrome de la même manière que si je l’avais monté avec un matériau gris.

montageUV

Deux mouches identiques, en apparence. Pourtant, éclairées aux UV (395nm), l’une d’elle prend un tout autre aspect quand l’autre devient une ombre chinoise…

À contrario, si j’utilise un leurre monté avec un matériau fluorescent, les UV qui auront traversé de grandes quantités d’eau sans avoir été filtrés vont pouvoir « activer » la brillance de celui-ci. Cette propriété me permet donc d’avoir un leurre lumineux d’une couleur « impossible » à un niveau d’eau où la lumière du jour n’aurait pas permis de restituer correctement celui-ci.
La revue « Sentier Chasse-Pêche » fait d’ailleurs mention de l’utilisation de leurres fluorescents pour les profondeurs à la page 55 de son numéro de Mai 2013.
Aussi, en soirée, lorsque seules les longueurs d’onde courtes (UV-bleu) sont encore réfléchies par l’atmosphère, alors l’intérêt d’utiliser un leurre qui réagit aux UV grandit puisque une mouche montée avec un matériau normal s’éteindra alors que celle montée avec un matériau fluo demeurera colorée. Bien sûr, une mouche fluo ne « s’allume » pas quand il fait sombre mais le contraste avec les autres matériaux « normaux » demeurera suffisamment intéressant pour faire la différence.

5- CONCLUSION.

Le fait que la truite perçoive ou non les UV ne nous intéresse finalement guère. Nous n’avons pas de leurre produisant ces longueurs d’onde-là ou alors si nous les avons, c’est bien « à l’insu de notre plein gré » puisque notre oeil est incapable de les voir. Par contre, que la truite perçoive les couleurs de manière très proche de la vision humaine, revêt une grande importance.
Le principale défi du pêcheur est de présenter au poisson un leurre qu’il sera capable de percevoir. Or, comme nous l’avons vu, l’eau ne permet pas à la lumière du jour de restituer toutes les couleurs selon la profondeur, transformant nos beaux leurres colorés en d’insipides leurres gris. Cela est vrai, même dans les couches les plus superficielles d’un cours d’eau.
La fluorescence vient à la rescousse du pêcheur. Nous avons vu que grâce au rayonnement UV qui n’est pas perceptible à l’oeil et qui traverse aisément de grandes épaisseurs d’eau, un leurre comportant des couleurs fluorescentes peut alors s’activer comme par magie, produisant des couleurs impossibles à restituer par le simple fait de la lumière visible qui est filtrée par l’eau. Il en est de même dans les conditions d’éclairage particulières telle que lors de la nuit tombante.
L’intérêt d’utiliser des leurres avec des matériaux fluorescents est alors facile à comprendre puisque ceux-ci permettent de garder une bonne visibilité et surtout une information colorimétrique là ou un leurre ordinaire ne deviendra qu’une vulgaire masse sombre. On privilégiera ceux-ci pour des pêches en profondeur, en faible luminosité et par temps couvert où l’indice UV n’est pas forcément bas, bien au contraire ! Ne croyez pas pour autant qu’en plein soleil et à faible profondeur les matériaux fluorescents perdent de leur efficacité, ils sont tout simplement aussi efficaces qu’un autre leurre monté avec des couleurs « normales » proches, ni plus, ni moins.
À vos mouches, prêts… Partez ! 😉

(1)- http://fr.wikipedia.org/wiki/Spectre_visible
(2)- http://rspb.royalsocietypublishing.org/content/280/1752/20122490.full?sid=ac0653df-2af3-4bff-bd0e-5d3c84e1dccf
(3)- http://www.sexyloops.com/articles/whatsalmonidssee.shtml
Ressources :
« Wath a trout sees, a fly-fishing guide to life underwater »  de Geoff Muller et Romano Tim, Éditions Globe Pequot Press
Revue « Pêche-mouche » n°99, Novembre, Décembre 2013 : « La vision de la truite », page 22.

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