Goumois, Plain, Bresson, Vesoul… Mon Ardèche.

Mon Ardèche est loin. J’ai le souvenir de cette petite pension familiale à Sainte-Eulalie où Paulette et Raymond venaient chaque été jusqu’à ce qu’ils furent trop vieux pour s’y rendre. Il faut dire que Sainte-Eulalie n’est pas le coin du plateau ardéchois le plus accueillant, même en été. Pourtant, certains disent que la dureté du climat a ses charmes aussi.
Raymond était un fin pêcheur. Il aimait taquiner la truite et l’omble de la Loire qui passait à quelques pas de la petite maison qu’ils partageaient avec les propriétaires le temps d’un été. Il n’était pas rare à l’époque de revenir chaque année dans la même famille, un genre de pension mutuellement consentie, période durant laquelle les enfants retrouvaient leurs camarades de jeu de l’été précédent. Le fait que les pensionnaires ramènent quelques truites après leur matinée de pêche devait aider à la cause.
Paulette arborait un sourire perpétuel, elle savait toutefois hausser le ton quand il le fallait mais toujours avec une sorte de bonhomie qui rendait cela amusant.

moulinplain sorciervesoul

Je viens de recevoir une commande de la France : j’ai pris un bon petit stock de livres parmi lesquels « Le sorcier de Vesoul » et « Contes et légendes du Moulin du Plain » aux Éditions « La vie du rail ». Il faut commander gros dans de telles circonstances afin d’atténuer l’effet toujours douloureux de frais d’envoi disproportionnés. J’ai dévoré la biographie d’Henri Bresson en deux journées. Il faut dire que l’auteur, Vincent Lalu a la plume fluide et le récit agréable même si la réédition compte quelques coquilles sûrement dues à la remise en page.
Ces deux livres replongent le lecteur dans un passé pas si lointain puisque je me souviens pour partie de cette époque soit-disant glorieuse pour la pêche à la truite. Les histoires s’entrecroisent car les protagonistes et les lieux ont des histoires mêlées.
J’avais hésité dans un premier temps à commander « Contes et légendes du Moulin du Plain » mais je ne le regrette pas. Je conseille même d’enchaîner les deux livres comme je l’ai fait, à ceux qui entreprennent la lecture du « Sorcier de Vesoul », biographie faite de son vivant d’Henri Bresson, pêcheur fameux et célèbre, en France et ailleurs. Le timing est parfait et l’auteur (le même) nous fait naviguer d’une histoire à l’autre en se remémorant les anecdotes racontées auparavant dans un contexte différent. Immersion totale.
Je n’ai jamais mis les pieds à Goumois et encore moins au Moulin du Plain. C’était un haut lieu de la pêche à la mouche française, du moins d’une certaine élite, une bande de joyeux lurons qui ont fait autour de ses tables bien garnies, un nouveau modèle de pêche dans un pays où braconner était encore considéré à l’époque comme étant acceptable. D’ailleurs les anecdotes de braconnage de Bresson et Choulet sont autant de récits cocasses qui passent pour des polissonneries mais qui aujourd’hui vaudraient l’échafaud virtuel à quiconque oserait s’en vanter sur les réseaux sociaux.
Autres temps, autres moeurs les héros de l’époque pouvaient s’autoriser quelques écarts.
Le Doubs constitue sûrement un des meilleurs parcours de pêche à la truite de France. Le Moulin du Plain ne bât plus aux rythme des exploits halieutiques de ses visiteurs farfelus et fameux. Le malheur de la disparition prématurée du fils de Pierre Choulet, (Pierre est le créateur de l’auberge du Moulin du Plain et son fils avait repris l’affaire à sa mort fin 2012) a mis un terme à l’activité familiale. Il y a bien un repreneur mais parait-il, l’âme du moulin s’est éteinte et les vieux fantômes ont préféré partir sur les bords du Doubs pour raconter leurs histoires improbables de pêches miraculeuses à d’autres plus réceptifs.

Je sens encore l’odeur de ces vieilles cuissardes en caoutchouc, reprisées par des rustines à vélo qui pendaient chez mon grand-père, juste à côté de mon petit panier de pêche rouge. Je me souviens de la lourdeur de la vieille canne au toc en bambou, trop longue pour mes petits bras, les heures passées à tourner le fumier du grand-père qui pestait, pour trouver quelques petits vers bien rouges mais qui avaient une énergie incroyable une fois accrochés au bout de l’hameçon.
J’ai vu pêcher quelques fois Raymond. Il maîtrisait bien la technique du vairon casqué et se vantait en exhibant sa prise, le regard illuminé et la voix enjouée qu’un léger bégaiement rendait quasiment enfantine malgré que Raymond fut un homme plutôt grand : « T’as, t’as, t’as vu ça ! ». J’étais impressionné.
Le Doubs est à quelques centaines de Kilomètres des sources de la Loire. Pourtant, quand je lis ces deux livres, je remonte le temps et me retrouve bien là, dans mon Ardèche natale, les pieds dans l’eau et la tête dans les étoiles. J’ai mon Vesoul et mon Moulin du Plain à moi, là-bas, même s’ils ne furent pas remplis d’aussi illustres personnages.
J’ai fini de lire « Le sorcier de Vesoul » dimanche, lundi j’apprenais que Paulette venait de rejoindre le jour-même Raymond, quelque part là-haut au paradis des gens qui ont aimé un lieu, une rivière, au point d’y retourner chaque année, toute leur vie.

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5 réflexions sur “Goumois, Plain, Bresson, Vesoul… Mon Ardèche.

  1. J’aime beaucoup cet article.
    Ces 2 livres m’ont également procurés de belles émotions …
    … mais également beaucoup de nostalgie vis à vis de tous ces ( anciens ) hauts lieux de la pêche à la mouche où les « vielles mains » ont laissé une empreinte indélébile, grâce à de tels ouvrages.
    Je ne connais les Burnand, Bresson, Ritz, Rocher, Pequegnot ( et tant d’autres ) que par les livres et c’est pour moi une grande frustration.

    • Merci Pierrot.
      Je n’ai pas connu ces illustres personnages moi non plus.
      Comme les vieilles pierres ont une âme, ce genre de récit lustre la patine des pierres de ce Doubs, de cette Loue, de la Bienne que je n’ai jamais fréquentées. Il fait résonner loin de leurs berges les noms de ces illustres hôtes qui en ont fait la réputation.
      J’ose espérer que chaque génération aura son Bresson, son Devaux. Il seront certes différents, les combats de l’époque n’étant pas ceux d’aujourd’hui.
      J’ai hâte de remettre les pieds dans l’eau. Cette vie moderne m’en éloigne trop souvent.
      Bonne fin de saison ! 🙂

  2. Quelle belle écriture ,un régal ton récit ,j’ai eu la chance de rencontrer Henri Bresson à Vesoul où nous allions pêcher le Breuchin ,fasciné par le personnage nous ne sommes arrivés que très tard au bord de l’eau.
    PS Coucou Pierrot
    Gilles

    • Merci Gilles et désolé d’avoir laissé ce beau commentaire sans réponse aussi longtemps.
      Vous avez de la chance d’avoir pu croiser Henri Bresson. Non pas pour le fait qu’il soit célèbre mais bien pour l’aura qu’il devait dégager, le côté magique peut-être en partie fantasmé du fait de sa simplicité, que ses paroles devaient avoir.

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